Quand la peur de mourir fait refuser le soin : plongée dans la psychologie du refus médical, par Salem MAPUNA Analyste psycho-politico
Il y a des images qui choquent. Et puis il y a celles qui obligent à réfléchir.
Cette scène d’une femme violentée dans un établissement de santé au moment même où elle devrait être protégée a légitimement suscité l’indignation. Une patiente en détresse, un soignant qui bascule, et un acte qui dépasse les limites de l’acceptable.
À première vue, le jugement semble évident : faute professionnelle, acte inhumain, sanction immédiate.
Mais s’arrêter à cette lecture serait une erreur.
Car ce que nous avons vu n’est pas seulement un dérapage individuel. C’est la manifestation brutale d’un dysfonctionnement plus profond.
Regardons la scène avec lucidité.
D’un côté, une femme en post-accouchement, en situation d’hémorragie. Son corps est affaibli, son esprit est en état de choc. Elle fait face à une douleur intense, à la peur de mourir, à l’angoisse d’une intervention chirurgicale qu’elle ne maîtrise pas. Dans cet état, le cerveau ne raisonne plus de manière logique. Il cherche à fuir, à éviter, à reprendre un semblant de contrôle. Refuser l’intervention, croire aux médicaments, s’opposer… ce n’est pas forcément de l’incohérence, c’est une réaction psychologique de survie.
De l’autre côté, un médecin.
Un professionnel formé pour sauver des vies, mais plongé dans une urgence critique. Face à lui, une patiente qui refuse un acte vital. Le temps presse. La responsabilité pèse. L’échec n’est pas une option. Dans cette tension extrême, la frustration monte, la pression s’accumule, et sans régulation, elle peut se transformer en perte de contrôle.
Ce que nous voyons alors, ce n’est plus un soignant face à un patient.
C’est une détresse contre une détresse.
Et lorsque ces deux fragilités se rencontrent sans médiation, la relation de soin peut basculer en confrontation.
C’est ici que se situe la véritable faille.
Notre système de santé est construit presque exclusivement autour du corps, en négligeant l’esprit. Dans la majorité de nos structures, le psychologue est absent, ou réduit à un rôle périphérique. Le médecin, déjà surchargé, se retrouve contraint d’improviser une gestion émotionnelle pour laquelle il n’est ni suffisamment formé, ni institutionnellement soutenu.
Or, dans une situation comme celle-ci, tout se joue précisément sur le terrain psychologique.
Il ne s’agit pas seulement d’arrêter une hémorragie.
Il s’agit de contenir une peur.
De rassurer une conscience en panique.
De rétablir un minimum de confiance pour permettre l’acte médical.
Sans cela, la médecine devient une contrainte. Et toute contrainte, face à un esprit en détresse, peut engendrer une résistance… voire une escalade.
C’est pourquoi il est insuffisant de se limiter à condamner.
La justice doit faire son travail. Mais elle ne doit pas servir de substitut à la réforme.
Ce drame impose une exigence claire :
La structuration et la reconnaissance effective de l’Ordre des psychologues
L’intégration obligatoire des psychologues dans toutes les structures de santé
L’élaboration de protocoles de gestion des refus de soins incluant une dimension psycho-clinique
Le soutien psychologique des soignants eux-mêmes, exposés à une pression constante
Car protéger la patiente, c’est aussi éviter que le soignant atteigne ses limites humaines.
Ce qui s’est produit n’est pas un accident isolé.
C’est un signal.
Un signal que notre système traite des urgences biologiques avec des outils techniques… mais abandonne les urgences psychologiques.
Et humaniser le système de santé ne relève pas du confort.
C’est une nécessité pour prévenir la rupture, restaurer la confiance… et éviter que le soin ne devienne, un jour, une source de violence.
Salem MAPUNA, analyste psycho-politico


