Quand le pouvoir parle, quand la jeunesse se tait : lecture psycho-politico d’un malaise national
La rencontre entre le Président de la République et la jeunesse congolaise, le 13 décembre, aurait dû être un moment de réparation symbolique. Elle s’est transformée en révélateur d’un malaise profond : une parole présidentielle émotionnellement mal calibrée et une jeunesse politiquement mise en scène.
Le mot « clochards » : une faille émotionnelle au sommet de l’État
Lorsque le Président qualifie les FARDC d’« armée de clochards », il ne s’agit pas d’un simple dérapage lexical. Psychologiquement, ce mot traduit une émotion précise : la colère mêlée à la justification.
C’est la parole d’un dirigeant qui cherche à expliquer des échecs structurels en les renvoyant à un héritage antérieur.
Mais en politique, l’émotion du chef devient un message collectif.
_Politiquement, cette phrase produit trois effets :_
1. Elle désacralise l’institution militaire au moment même où elle devrait être moralement renforcée.
2. Elle déplace la responsabilité, comme si six années de pouvoir ne suffisaient pas à transformer une situation jugée indigne.
3. Elle crée une dissonance cognitive dans l’opinion : comment une armée « structurée » en 2019 devient-elle une « armée de clochards » sans que le pouvoir actuel ne soit comptable de cette dégradation ?
En psychologie on appelle cela un discours de décharge émotionnelle : on soulage la pression politique en utilisant une formule choc, sans mesurer l’impact psychique sur ceux qui combattent et sur ceux qui écoutent.
Le jeune qui parle au nom de la jeunesse : une parole confisquée
Deuxième fracture : le choix du jeune intervenant._
Ce jeune n’est pas un inconnu du système. Il gravite depuis longtemps autour de la Présidence. Le faire parler au nom de la jeunesse, c’est commettre une erreur à la fois psychologique et politique.
_Psychologiquement_
La jeunesse congolaise vit une frustration chronique : chômage, invisibilité, sentiment d’abandon.
Quand elle voit l’un des siens perçu comme « proche du pouvoir » parler à sa place, elle ne se sent pas représentée. Elle se sent dépossédée.
L’émotion dominante devient alors : la méfiance.
Politiquement
_Ce choix donne l’impression que le dialogue est :_
préparé,
contrôlé,
sécurisé.
Or un pouvoir qui choisit qui parle montre surtout ce qu’il refuse d’entendre.
En psycho-politique, cela s’appelle une mise en scène participative : on invite le peuple à parler, mais on écrit le scénario à l’avance.
_Le rôle de la ministre de la Jeunesse : protéger ou déformer ?
Si ce choix a été validé par le ministère de la Jeunesse, alors une responsabilité claire se dégage.
Psychologiquement, vouloir protéger le Chef de l’État de paroles trop dures est humain.
Politiquement, c’est une faute.
Car en filtrant la parole de la jeunesse, on n’apaise pas la colère : on la repousse vers l’invisible. Et l’invisible, en politique congolaise, a toujours fini par exploser.
_Le danger réel : une rupture émotionnelle entre l’État et sa jeunesse_
Le problème n’est ni un mot isolé, ni un intervenant contesté.
Le problème, c’est la rupture émotionnelle silencieuse qui se construit.
Une armée qui se sent humiliée.
Une jeunesse qui se sent manipulée.
Un pouvoir qui croit dialoguer alors qu’il communique.
En psycho-politique, cette configuration est dangereuse : quand l’émotion collective n’est plus reconnue, elle se radicalise.
Pour finir, Un Président n’a pas besoin de mots violents pour dire la vérité.
Une jeunesse n’a pas besoin de porte-parole fabriqués pour s’exprimer.
Un État fort n’a pas peur d’écouter ce qui dérange.
On ne gouverne pas durablement un peuple frustré avec des discours filtrés et des émotions mal maîtrisées.
On le gouverne avec lucidité, responsabilité et courage psychologique.
Salem Mapuna
Analyste psycho-politico


