Quand le verbe désarme : portée politico-stratégique des propos attribués à Félix Tshisekedi sur les militaires

14 Décembre 2025 - 08:29
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Quand le verbe désarme : portée politico-stratégique des propos attribués à Félix Tshisekedi sur les militaires

Dans tout État confronté à des défis sécuritaires majeurs, la parole du chef de l’État n’est jamais neutre. Elle structure la doctrine, influence la cohésion nationale et agit directement sur le moral des forces armées. Les propos récemment attribués au président Félix Tshisekedi, qualifiant des militaires de « clochards », ont ainsi suscité une onde de choc bien au-delà de la polémique médiatique. Ils interrogent en profondeur la vision stratégique du pouvoir à l’égard de son outil militaire.

Une rupture symbolique entre le commandement politique et la troupe

Dans la tradition politico-militaire, le chef de l’État incarne le premier protecteur du soldat, même lorsqu’il en critique les manquements. Employer un vocabulaire socialement stigmatisant pour désigner ceux qui portent les armes de la République revient à rompre le pacte moral qui unit la Nation à ses défenseurs.

Le soldat congolais n’est pas seulement un exécutant : il est le produit d’un système étatique marqué par des décennies de désorganisation, de sous-financement et d’instrumentalisation politique. Le qualifier de « clochard », c’est déplacer la responsabilité de l’échec du sommet vers la base, en niant la dimension structurelle de la crise des FARDC.

Une erreur stratégique dans un contexte de guerre asymétrique

Sur le plan strictement militaire, ces propos sont contre-productifs. La République démocratique du Congo fait face à des menaces complexes : groupes armés locaux, forces étrangères indirectes, guerre informationnelle, et fragmentation du tissu sécuritaire. Dans ce contexte, le moral de la troupe est une ressource stratégique aussi vitale que l’armement ou le renseignement.

Les grandes armées de l’histoire – de De Gaulle à Eisenhower, de Nasser à Kagame – ont compris que l’humiliation publique des soldats fragilise la chaîne de commandement, nourrit le ressentiment et peut, à terme, favoriser l’indiscipline ou la désertion. On ne réforme pas une armée en la méprisant ; on la réforme en la restructurant, en la formant et en l’honorant.

Une faute politique aux conséquences civiles

Politiquement, ces propos risquent également d’approfondir la fracture entre l’armée et la population. Dans un pays où l’uniforme est déjà parfois perçu avec méfiance, le discours présidentiel devrait œuvrer à restaurer la confiance, non à légitimer le discrédit social du militaire.

De plus, dans un État fragile, délégitimer publiquement ses propres forces armées revient à offrir un avantage narratif aux groupes rebelles et aux acteurs étrangers hostiles. La guerre moderne se joue aussi sur le terrain des perceptions.

Gouverner, c’est assumer la responsabilité du sommet

Si l’armée congolaise souffre, ce n’est pas d’abord par indignité morale de ses soldats, mais par l’échec prolongé de la gouvernance sécuritaire : soldes irrégulières, logistique défaillante, formation inadaptée, politisation du commandement. Le soldat est le miroir de l’État qui l’envoie au front.

Une parole présidentielle digne devrait reconnaître les fautes du système, appeler à la réforme, exiger la discipline, mais toujours préserver l’honneur minimal de ceux qui risquent leur vie.

Conclusion : la parole comme arme ou comme poison

Dans les relations civilo-militaires, la parole du chef est une arme stratégique. Mal employée, elle devient un poison lent qui mine la cohésion nationale. Les propos attribués au président Tshisekedi, s’ils ne sont pas clarifiés ou recontextualisés, risquent de laisser une trace durable dans l’imaginaire militaire et populaire.

On peut réformer une armée sans l’humilier. On peut exiger l’excellence sans mépriser la misère. Et surtout, on ne gagne jamais une guerre – ni militaire ni politique – contre ses propres soldats.

PRINCE KINANA

Président du MND

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