Quand l’administration se transforme en cabinet politique [Tribune de Salem Mapuna]
En République démocratique du Congo, nous avons un problème récurrent et pourtant peu discuté : nos administrations se sont transformées en prolongement des cabinets politiques. C’est une réalité qui fragilise l’État et ridiculise les institutions.
Le cas le plus récent en dit long. L’ancienne ministre de la Jeunesse et de l’Éveil patriotique est partie avec le compte Twitter officiel du ministère, un compte qui avait plus de 120.000 abonnés. Le symbole est fort : au lieu de servir l’institution, ce compte servait la personne. Résultat ? La nouvelle ministre a été obligée de créer un autre compte, recommençant à zéro, comme si le ministère n’avait jamais existé en ligne.
Ce n’est pas un simple détail numérique. Derrière ce geste se cache une mentalité qui illustre parfaitement comment nous confondons fonction publique et patrimoine privé. L’outil de communication institutionnelle, financé et suivi par l’État, devient un bien personnel. L’héritage administratif est effacé par le départ d’un individu.
Dans un pays normal, le compte Twitter d’un ministère est une archive de l’État, pas un trophée politique. C’est la continuité institutionnelle qui est en jeu. Mais chez nous, chaque nouveau ministre doit repartir de zéro, comme s’il héritait d’une boutique vide au lieu d’une maison de l’État déjà meublée.
Ce cas n’est pas isolé. Combien de sites web d’institutions disparaissent avec la fin d’un mandat ? Combien de projets initiés au nom du peuple meurent le jour où le responsable quitte son bureau ? Cela traduit un mal profond : l’État est confondu avec l’individu qui l’occupe temporairement.
Il est temps d’instaurer une discipline administrative claire :
Tout compte officiel, toute base de données et tout canal de communication institutionnel doit appartenir à l’État et non au ministre.
Les passations de pouvoir doivent inclure non seulement des documents physiques, mais aussi des outils numériques.
La continuité institutionnelle doit être sacrée.
Nos administrations doivent redevenir des institutions publiques, pas des « cabinets privés » habillés aux couleurs de l’État. Tant que nous ne corrigerons pas cette dérive, nous resterons dans le cycle du recommencement permanent, qui mine notre crédibilité et affaiblit nos institutions.
Pour finir, je le dis avec gravité : un pays qui ne protège pas ses institutions de la personnalisation ne pourra jamais bâtir une vraie mémoire d’État.
Salem Mapuna, Politico-Psychologue


