RDC–M23 : entre guerre de territoire et bataille de légitimité [ Salem MAPUNA ]
Le cadre : une paix diplomatique qui cache une guerre de récitsLes discussions de Doha ne se limitent pas à des échanges de positions politiques. Elles sont le théâtre d’un affrontement narratif entre deux entités en quête de légitimité : Le gouvernement congolais, porteur du récit de la souveraineté, de l’unité territoriale et de la résistance face à l’ingérence étrangère.
Le M23, acteur armé qui se présente comme victime de marginalisation, cherchant reconnaissance et représentation à travers la force et la pression.
Psychologiquement, chacun veut apparaître non pas comme faible ou vaincu, mais comme incontournable. Voilà pourquoi, même à Doha, l’affrontement continue, par les mots et les conditions.
2. Le jeu des émotions : humiliation historique vs rachat stratégique
Sur le plan émotionnel, la mémoire collective congolaise est traumatisée par la répétition des agressions dans l’Est. L’idée de « négocier » avec le M23 réveille des sentiments d’humiliation, de trahison, voire de colère.
Mais en coulisses, le gouvernement joue sur un autre registre : celui du calcul stratégique. Il s’agit de sauver des vies, d’éviter une guerre ouverte avec le Rwanda, et surtout de reconstruire une forme de contrôle politique sur l’Est, même au prix d’un compromis.
Cette tension entre la colère populaire et la nécessité diplomatique crée une dissonance cognitive dans l’opinion publique. Beaucoup de Congolais ont l’impression qu’on sacrifie la dignité pour la paix. Mais en réalité, c’est une tentative de rachat stratégique, au prix du silence.
3. Le M23 : mouvement rebelle ou acteur politique ?
Le M23 ne négocie pas en simple rebelle. Il se comporte comme un acteur proto-étatique, avec des revendications institutionnelles : libération de ses membres, ouverture bancaire, cogestion du Kivu.
En psychologie politique, cela traduit une volonté de transformation identitaire : passer de groupe armé à entité politique reconnue. Kinshasa, de son côté, fait semblant de discuter sécurité, alors que l’enjeu est clairement la gouvernance territoriale. Ce flou volontaire permet de ne pas heurter directement l’opinion.
4. Le rôle des médiateurs : entre arbitres et metteurs en scène
Le Qatar, les États-Unis, l’Union africaine… Tous ces acteurs jouent un double rôle :
En surface, ce sont des facilitateurs, Mais en réalité, ils sont aussi des garants de leurs propres intérêts géopolitiques.
Le Qatar cherche à renforcer son statut de médiateur mondial. Les USA veulent sécuriser les routes minières. L’UA veut restaurer son autorité continentale. Ainsi, la paix est aussi un produit diplomatique à vendre, et Doha en est la vitrine.
5. Le risque majeur : paix sans justice = conflit suspendu
Accepter la paix sans résoudre les causes profondes du conflit (accès aux ressources, marginalisation communautaire, ingérences étrangères) reviendrait à construire une maison sur du sable.
Une paix signée mais non ressentie, non comprise, risque d’être rejetée ou sabotée. Il faudra donc un travail de pédagogie politique, de vérité historique, de réinsertion sociale et de guérison symbolique. Sinon, ce ne sera pas une paix, mais une pause stratégique avant le prochain drame.
Conclusion : le vrai défi n’est pas Doha, mais l’après-Doha Signer un accord à Doha, c’est une étape. Le défi, c’est la mise en œuvre, la communication apaisée et la gestion des frustrations internes. Car une paix mal expliquée, mal ressentie et mal partagée est plus dangereuse qu’une guerre ouverte.
Le vrai terrain de combat, ce ne sont plus les collines du Kivu, mais l’imaginaire collectif. Il faut convaincre un peuple blessé qu’on peut dialoguer avec ceux qui l’ont blessé… non pas pour oublier, mais pour ne plus revivre.


