Procès Joseph Kabila : Entre justice et théâtre politique, une République face à ses fantômes [Salem Mapuna]

8 Août 2025 - 08:56
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Procès Joseph Kabila : Entre justice et théâtre politique, une République face à ses fantômes [Salem Mapuna]

Le procès de Joseph Kabila, ancien président de la République démocratique du Congo, s’est ouvert le 25 juillet 2025 devant la Haute Cour militaire de Kinshasa. Jugé par contumace pour une série de charges graves – crimes de guerre, trahison, homicide, apologie du terrorisme, participation à un mouvement insurrectionnel ce procès marque une première historique. Mais derrière l’aspect judiciaire, se cache un duel plus profond : celui d’un État hanté par son passé, et d’un pouvoir en quête de légitimité.

Une procédure lourde, un prévenu absent, une facture salée

Ce qui devait être un moment de vérité pour la justice congolaise tourne peu à peu à un exercice à la fois flou et coûteux. D’abord, l’accusé principal est absent, jugé par contumace alors même qu’il a récemment été aperçu à Goma, dans une zone sous influence rebelle du M23/AFC. Ensuite, les preuves publiques tardent à convaincre, tandis que l’État congolais a débloqué plus de deux millions de dollars pour financer les honoraires des avocats représentant la République. Une somme qui suscite incompréhension dans une population confrontée à une crise sociale et économique aiguë.

Le droit ou la stratégie ? Quand la justice devient bras armé du politique

Sur le papier, juger un ancien chef d’État pour crimes graves devrait être perçu comme un signal fort en faveur de la fin de l’impunité. Mais dans les faits, la temporalité politique de ce procès interroge. Kabila est poursuivi à un moment où il commence à réactiver ses réseaux, notamment dans l’est du pays, où il bénéficie encore d’un certain capital symbolique.

Difficile alors de ne pas y voir une volonté politique de l’écarter définitivement du jeu, à l’approche des recompositions futures. Ce procès, aussi légal soit-il, prend les allures d’un verrouillage stratégique, visant à neutraliser tout risque de retour de l’ancien régime par les urnes ou par influence.

 Une République qui se bat avec ses démons

Du point de vue psychopolitique, le procès Kabila est moins une démarche de vérité qu’une manifestation de peur politique. L’appareil d’État, encore fragilisé par les tensions sécuritaires à l’est et la polarisation croissante, semble recourir à la justice non comme un outil d’apaisement, mais comme un prolongement de sa lutte pour le contrôle narratif du pays.

Cette posture entretient une dangereuse ambiguïté , l’État se présente à la fois comme victime et juge, dans une procédure qui exige pourtant neutralité et transparence absolues.

 Le risque de fabriquer un martyr

En l’absence d’un débat contradictoire, de preuves accessibles au public, et d’une pédagogie judiciaire claire, le procès risque de créer plus de division que de cohésion. Car dans une société encore marquée par la méfiance envers les institutions, toute perception d’injustice devient potentiellement un moteur de radicalisation politique ou sociale.

L’État pourrait alors, sans le vouloir, fabriquer une figure de martyr chez une partie de la population, en transformant Kabila non plus en accusé, mais en symbole d’un pouvoir devenu paranoïaque.

Pour finir ce procès Joseph Kabila est un événement majeur pour l’histoire politique et judiciaire de la RDC. Il aurait pu être un moment d’unité nationale autour de la vérité et de la responsabilité. Mais faute de rigueur dans la procédure, de preuves convaincantes et de pédagogie envers la population, il court le risque de devenir un épisode de plus dans la série des procès politiques africains, où l’enjeu n’est plus la justice, mais la survie politique.

L’État congolais a-t-il engagé deux millions de dollars pour solder un passé trouble, ou pour fabriquer un ennemi commode ? La réponse dépendra moins du verdict que de la manière dont ce procès sera conduit, expliqué et compris.

Salem Mapuna Politico-Psychologue, analyste indépendant en dynamiques politiques et psychologiques africaines

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